Mains d'agricultrice tenant des graines de variétés anciennes diverses

Biodiversité cultivée en Europe de l'Est : variétés anciennes, réseaux et gardiens 2026

Selon la FAO, près de 75% de la diversité génétique cultivée a disparu depuis 1900. Dans ce naufrage silencieux, l'Europe de l'Est constitue l'un des derniers grands refuges mondiaux de variétés anciennes, de races paysannes et de savoir-faire agricoles préservés. Des Carpates polonaises aux steppes ukrainiennes, en passant par les vallées bulgares et les plateaux roumains, des milliers de variétés et une douzaine de réseaux européens travaillent à sauvegarder ce patrimoine vivant. Ce guide 2026 dresse le panorama de la biodiversité cultivée à l'Est : variétés emblématiques, banques de semences, agriculteurs gardiens et cadre légal.

Biodiversité cultivée : de quoi parle-t-on en 2026 ?

La biodiversité cultivée, parfois appelée agrobiodiversité, désigne l'ensemble des espèces végétales et des races animales domestiquées et utilisées par les humains pour se nourrir, se soigner ou produire des matières premières. Elle se distingue de la biodiversité sauvage en ce qu'elle résulte d'une coévolution millénaire entre les plantes, les animaux et les paysans. Chaque variété de blé, chaque race de mouton, chaque souche de levain raconte l'histoire d'un terroir, d'un climat et d'une communauté humaine.

Les institutions internationales utilisent le concept de PGR — Plant Genetic Resources (ressources phytogénétiques), formalisé par la FAO dans le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l'alimentation et l'agriculture (TIRPAA), adopté en 2001. Ce traité reconnaît la valeur stratégique de cette diversité génétique pour la sécurité alimentaire mondiale.

Pourquoi cette biodiversité est-elle cruciale ? Pour trois raisons majeures. D'abord, la sécurité alimentaire : une agriculture reposant sur quelques variétés homogènes est vulnérable aux maladies, aux parasites et aux aléas climatiques. La famine de la pomme de terre en Irlande au XIXe siècle ou la crise du maíz au Mexique ont démontré le coût humain des monocultures. Ensuite, la résilience climatique : face au dérèglement, les variétés anciennes possèdent souvent des adaptations précieuses (résistance à la sécheresse, aux gels tardifs, à des sols pauvres). Enfin, l'identité culturelle et culinaire : un fromage de brebis bulgare, un pain au sarrasin polonais, une tomate noire ukrainienne portent une mémoire alimentaire que l'industrialisation tend à effacer.

Pourquoi l'Europe de l'Est est un refuge unique de biodiversité cultivée

L'Europe de l'Est occupe une place singulière dans la cartographie mondiale de la biodiversité cultivée. Plusieurs facteurs historiques expliquent cette richesse exceptionnelle. D'abord, l'intensification agricole y a été plus tardive et plus partielle qu'à l'Ouest avant 1990. Si les kolkhozes soviétiques et leurs équivalents ont uniformisé certaines productions, les jardins familiaux, les ogrody przydomowe polonais et les petites parcelles privées ont continué de cultiver des variétés locales transmises de génération en génération.

Ensuite, la structure agraire de pays comme la Pologne, la Roumanie ou la Bulgarie est restée dominée par de petites exploitations familiales. La Pologne compte encore aujourd'hui plus d'un million d'exploitations de moins de 10 hectares ; la Roumanie en compte plus de 2,5 millions selon Eurostat. Cette fragmentation, souvent considérée comme un handicap économique, a constitué un formidable conservatoire de variétés et de races. Pour approfondir ces dynamiques, voir notre dossier sur l'agriculture paysanne en Europe.

La diversité climatique de la région constitue un autre atout : steppes continentales d'Ukraine, montagnes des Carpates, climat méditerranéen des Balkans, plaines danubiennes, plateaux de Transylvanie. Cette mosaïque a généré des variétés adaptées à des conditions très contrastées, des blés d'altitude des Carpates aux maïs précoces du Banat.

Enfin, l'Europe de l'Est abrite des banques de semences historiques de premier plan. L'Institut Vavilov à Saint-Pétersbourg conserve environ 320 000 accessions, ce qui en fait l'une des plus grandes collections au monde. Fondée par Nikolaï Vavilov dans les années 1920, cette institution mythique a survécu au siège de Leningrad — ses chercheurs étant morts de faim plutôt que de toucher aux échantillons. À l'Ouest, l'IPK Gatersleben en Allemagne complète ce dispositif avec plus de 150 000 accessions, tandis que Bioversity International (ex-IPGRI) coordonne la recherche internationale sur les ressources génétiques agricoles.

10 variétés anciennes emblématiques d'Europe de l'Est

Le blé épeautre des Carpates (Pologne, Roumanie)

Cousin rustique du blé tendre, l'épeautre Triticum spelta est cultivé depuis l'âge du bronze dans l'arc carpatique. Ses grains vêtus, plus difficiles à décortiquer, lui ont longtemps valu d'être délaissé par l'agriculture industrielle. Mais sa résistance aux maladies fongiques, son adaptation aux sols pauvres et sa richesse en protéines en font une variété précieuse pour l'agriculture biologique. Les boulangeries artisanales de Cracovie et de Cluj-Napoca le redécouvrent depuis les années 2000.

L'engrain (petit épeautre) de Transylvanie (Roumanie)

Le Triticum monococcum, ou petit épeautre, est l'une des plus anciennes céréales domestiquées au monde — plus de 10 000 ans d'histoire. En Transylvanie, il a été préservé dans les villages saxons sous le nom local d'alac. Sa culture y est restée continue, fournissant aujourd'hui une matière première recherchée pour les pâtes complètes et les pains à faible indice glycémique.

La pomme de terre Białoruska (Biélorussie)

Variété historique cultivée dans les sols sableux de Polésie, la pomme de terre Białoruska se distingue par sa chair jaune crème et son goût marqué. Résistante au mildiou tardif grâce à une longue sélection paysanne, elle est conservée par la banque nationale biélorusse et par des réseaux familiaux qui la transmettent en marge des circuits commerciaux.

Le maïs blanc de Banat (Roumanie/Serbie)

Le maïs porumb alb de Banat est cultivé dans la plaine danubienne depuis le XVIIe siècle, après l'introduction du maïs en Europe. Ses grains blanc nacré servent traditionnellement à fabriquer la mămăligă (polenta roumaine). Plus tardif que les hybrides industriels, il offre une farine plus fine et plus parfumée.

Les tomates noires de Crimée (Ukraine, Russie sud)

Les tomates dites chyornyy krymskiy ont été sélectionnées dans la péninsule de Crimée à la fin du XIXe siècle. Leur peau pourpre, leur chair sombre et leur saveur sucrée-salée en font une référence des collections de variétés anciennes. Pour mieux comprendre les paysages agricoles d'origine, vous pouvez découvrir les paysages céréaliers d'Ukraine.

Les piments rouges Kapija et Czerwona Papryka (Bulgarie, Pologne)

Le Kapija bulgare est un piment doux long, charnu et très parfumé, cultivé dans la vallée de la Marica. Son cousin polonais Czerwona Papryka, plus court, sert à fabriquer les paprikas séchés des cuisines mazoviennes. Ces deux variétés illustrent la diversité régionale du Capsicum annuum à l'Est.

Les haricots panachés de Mazovie (Pologne)

Les fasola pstrokata de la région de Mazowsze sont des haricots à grains marbrés rouge et crème, cultivés en grimpants sur tuteurs de bois. Adaptés au climat continental polonais, ils sont conservés par des réseaux paysans locaux. Pour aller plus loin, voir notre article sur l'agriculture en Pologne.

Le kachkaval — race Tsigaï (Bulgarie, Roumanie)

Le kachkaval, fromage de brebis affiné, repose souvent sur le lait de la race Tsigaï, ovin rustique des Balkans à laine semi-fine. Cette race autochtone, présente en Bulgarie, Roumanie et Hongrie, est inscrite parmi les races menacées par la SAVE Foundation.

Le sarrasin polonais — gryka

La gryka (sarrasin) est une pseudo-céréale cultivée en Podlachie et en Mazovie depuis le Moyen Âge. Mellifère, peu exigeante, elle s'adapte aux sols pauvres et constitue un excellent couvert dans les rotations paysannes. Sa farine sert à préparer la kasza gryczana, plat traditionnel polonais.

Les tournesols paysans à grosses graines (Ukraine, Roumanie)

Avant l'arrivée des hybrides modernes, les paysans ukrainiens et roumains cultivaient des tournesols à très grosses graines, sélectionnés pour la consommation directe (graines grillées) plutôt que pour l'huile. Ces variétés open-source, conservées par des collectionneurs et la banque Vavilov, présentent une diversité génétique précieuse pour la sélection face aux nouvelles maladies.

Banque communautaire de semences avec étagères de bocaux étiquetés
Une banque communautaire de semences : conservation paysanne en bocaux étiquetés.

Les 12 réseaux européens qui sauvent la biodiversité cultivée

À côté des banques institutionnelles, un tissu vivant de réseaux associatifs et coopératifs travaille à conserver, multiplier et diffuser les semences paysannes. Ces réseaux sont la colonne vertébrale de la biodiversité cultivée européenne. Pour comprendre leur rôle complémentaire avec les banques, voir notre article sur la conservation des semences paysannes.

Le Réseau Semences Paysannes (France), fondé en 2003, fédère plus d'une centaine d'organisations qui défendent les semences libres et l'autonomie paysanne. Pro Specie Rara (Suisse) conserve depuis 1982 plus de 1 800 variétés végétales et 30 races animales menacées. Arche Noah (Autriche), né en 1990, gère un jardin de conservation à Schiltern et anime un réseau de 8 000 membres jardiniers.

À l'échelle internationale, la Slow Food Foundation for Biodiversity coordonne le programme « Sentinelles » (Presidi) qui protège plus de 700 produits paysans menacés, dont une centaine en Europe de l'Est. Au niveau régional, le Eastern Europe Seeds Network connecte des collectifs en Bulgarie, Roumanie et Pologne autour de bourses d'échange et de formations à la sélection paysanne.

En Pologne, Eko-link Mazovie regroupe des producteurs bio qui multiplient des variétés locales et organisent les targi rolne (foires paysannes) régionales. Du côté russe, l'Institut Vavilov demeure une référence mondiale malgré les difficultés institutionnelles. En Allemagne, l'IPK Gatersleben conserve plus de 150 000 accessions et collabore avec l'ensemble des banques européennes.

À l'échelle européenne, le programme ECPGR (European Cooperative Programme on Plant Genetic Resources) coordonne depuis 1980 plus de 40 banques nationales et anime des groupes de travail par espèce. La SAVE Foundation se consacre spécifiquement aux races animales menacées d'élevage.

Sur le plan politique, la Coordination Européenne Via Campesina porte les revendications paysannes à Bruxelles, notamment la défense du droit à conserver, échanger et vendre des semences paysannes. En France, InPACT (Initiatives Pour une Agriculture Citoyenne et Territoriale) regroupe les principaux acteurs de l'agriculture paysanne, dont les RNDA sont partenaires.

Réseau Pays Mission Particularité
Réseau Semences Paysannes France Défense des semences libres 100+ organisations membres
Pro Specie Rara Suisse Conservation variétés et races 1 800 variétés, 30 races
Arche Noah Autriche Jardin et réseau jardiniers 8 000 membres actifs
Slow Food Foundation Italie / Europe Sentinelles produits paysans 700+ produits protégés
Eko-link Mazovie Pologne Multiplication variétés locales Foires paysannes régionales
Institut Vavilov Russie Banque de semences historique 320 000 accessions
IPK Gatersleben Allemagne Banque de semences scientifique 150 000+ accessions
ECPGR Europe Coordination 40 banques Groupes de travail par espèce
SAVE Foundation Europe Races animales menacées Inventaire pan-européen
Via Campesina Europe Europe Plaidoyer politique paysan Représentation à Bruxelles
Mains de paysanne triant des tomates anciennes de couleurs variées
Tri de tomates anciennes : un geste paysan au service de la biodiversité cultivée.

Le rôle des « agriculteurs gardiens » dans la conservation

Au coeur de tous ces réseaux se trouve une figure clé : l'agriculteur gardien (en anglais farmer guardian ou seed saver). Il s'agit d'un paysan qui s'engage à cultiver, multiplier et préserver une ou plusieurs variétés anciennes, en suivant des protocoles de sélection rigoureux pour maintenir la pureté variétale tout en favorisant l'adaptation locale.

Ce concept a été formalisé en France par le Réseau Sève et son équivalent suisse Bauta, qui forment et accompagnent des paysans gardiens. Chaque gardien reçoit une variété en dépôt, la cultive selon les règles, en restitue une partie au pool collectif et en distribue une autre à d'autres jardiniers ou paysans. Ce maillage décentralisé est plus résilient qu'une banque unique : si un site est détruit (incendie, conflit), la variété survit ailleurs.

En Pologne, des coopératives paysannes de Mazovie et de Podlachie multiplient des dizaines de variétés de haricots, de seigle et de pommes anciennes. En Bulgarie, le réseau « Hrana » (« Nourriture ») rassemble des éleveurs de races autochtones (chèvre Kalofer, mouton Karakachan) et des maraîchers défendant les variétés de la vallée des Roses. En Ukraine, malgré le contexte de guerre, des associations comme « Nasha Zemlya » (« Notre Terre ») poursuivent un travail de collecte et de multiplication des variétés céréalières menacées, souvent en lien avec la diaspora et des banques internationales pour mettre les graines à l'abri.

Cadre légal européen : entre soutien et obstacles

La biodiversité cultivée évolue dans un cadre juridique complexe, qui oscille entre soutien à la conservation et restrictions à la commercialisation. Au niveau européen, la réforme du règlement sur la commercialisation des semences, proposée par la Commission en 2023, a fait l'objet de débats intenses et son adoption a pris du retard. La version finale, en discussion en 2026, intègre certaines avancées pour les semences paysannes.

Le principe historique du catalogue européen impose que toute semence commercialisée à grande échelle soit préalablement inscrite et corresponde aux critères DHS (Distinction, Homogénéité, Stabilité). Ces critères, conçus pour les variétés industrielles homogènes, excluaient de fait la plupart des variétés paysannes hétérogènes. Depuis 2014, des assouplissements existent pour les variétés de conservation et les variétés amateur, et la réforme en cours élargit ces dérogations.

Reste que des tensions structurelles persistent entre les grands semenciers (KWS, Limagrain, Bayer-Monsanto, Syngenta) qui défendent un modèle industriel basé sur les hybrides F1 et les certificats d'obtention végétale (COV), et les réseaux paysans qui revendiquent le droit ancestral à conserver, échanger et vendre leurs propres semences. Les COV et brevets sur le vivant restent des points de friction majeurs, notamment sur les caractères natifs présents dans les variétés paysannes.

"Les ressources phytogénétiques pour l'alimentation et l'agriculture sont la matière première indispensable à l'amélioration des cultures, par la sélection des agriculteurs ou la sélection scientifique classique, et un élément essentiel pour s'adapter à des changements écologiques imprévisibles et aux besoins humains futurs."
— Préambule du Traité international sur les ressources phytogénétiques (TIRPAA), FAO, 2001

Repères 2026

75% de variétés perdues depuis 1900 selon la FAO. 320 000 accessions conservées par l'Institut Vavilov. 12 réseaux européens actifs sur la conservation. 17 banques de semences recensées en Europe de l'Est dans le cadre du programme ECPGR.

Questions Fréquentes

Qu'est-ce que la biodiversité cultivée ?

La biodiversité cultivée désigne l'ensemble des variétés végétales et des races animales utilisées en agriculture par les humains. Elle inclut les variétés anciennes, locales, les semences paysannes et les races domestiques. Selon la FAO, près de 75% de cette diversité génétique cultivée a disparu depuis 1900, principalement à cause de l'uniformisation industrielle des cultures.

Pourquoi l'Europe de l'Est est-elle un refuge de variétés anciennes ?

L'Europe de l'Est a connu une intensification agricole plus tardive et plus partielle qu'à l'Ouest avant 1990. La persistance de petites exploitations familiales, la diversité climatique des Carpates aux Balkans, et l'existence de banques de semences historiques comme l'Institut Vavilov à Saint-Pétersbourg expliquent cette richesse exceptionnelle en variétés anciennes.

Comment participer à un réseau de semences paysannes ?

Pour rejoindre un réseau de semences paysannes, on peut adhérer à des associations comme le Réseau Semences Paysannes en France, Pro Specie Rara en Suisse ou Arche Noah en Autriche. Ces réseaux organisent des bourses d'échange, des formations à la sélection paysanne et accompagnent les agriculteurs gardiens qui conservent et multiplient les variétés anciennes.

Quelles sont les principales banques de semences en Europe ?

Les principales banques de semences européennes sont l'Institut Vavilov à Saint-Pétersbourg (environ 320 000 accessions), l'IPK Gatersleben en Allemagne (plus de 150 000 accessions), le Centre de ressources génétiques des Pays-Bas, ainsi que les banques nationales en Pologne, Bulgarie, Roumanie et Ukraine. Le programme ECPGR coordonne ces institutions à l'échelle européenne.

Les semences paysannes sont-elles légales en 2026 ?

En 2026, la commercialisation des semences paysannes reste encadrée par le règlement européen sur la commercialisation des semences. La réforme proposée en 2023 a évolué et certaines variétés non distinctes peuvent désormais être commercialisées dans des cadres restreints, notamment pour les jardiniers amateurs et les agriculteurs en agriculture biologique. L'échange entre paysans demeure légal et constitue le coeur de l'activité des réseaux de conservation.

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